Le blog de Raphaël Mahaim

Réhabiliter le Major Davel pour reconnaître son acte atemporel et universel

Réhabiliter le Major Davel pour reconnaître son acte atemporel et universel

par | Sep 9, 2022 | démocratie, Grand Conseil, Institutions, Justice, Vaud | 0 commentaires

Reprise de mon article paru dans Passé Simple

Le patriote sans patrie. C’est le titre d’un remarquable ouvrage de Charles-François Landry qui imagine l’épopée du Major Davel marchant sur Lausanne, le 31 mars 1723, se faisant fort d’y porter sa critique du régime bernois devant l’hôtel de ville en l’absence des baillis partis à Berne. On y découvre le récit presque poétique de l’action d’un homme mû par une conviction immuable, entraînant dans son sillage ses troupes obéissantes mais méfiantes, fidèles mais certainement pas solidaires.

C.-F. Landry décrit surtout avec force détails savoureux le projet d’un homme seul, poussé uniquement par « sa conscience et par Dieu ». Ou, comme l’écrivait Denis Masmejean dans Le Temps du 23 avril 1998 lorsque les premières discussions politiques de l’ère postmoderne sur une possible réhabilitation du Major se faisaient jour : le major Davel, cette « grande figure de l’héroïsme vaudois fabriquée après coup, exécuté dans une indifférence quasi générale après avoir été trahi par ses compatriotes ».

Contrairement à nos voisins français – encore récemment avec une loi de réhabilitation collective votée à l’Assemblée nationale pour « les fusillés pour l’exemple » lors de la Grande Guerre – la réhabilitation n’est pas monnaie courante en Suisse. Osons l’hypothèse que la Suisse officielle n’aime pas questionner et discuter son histoire et ses mythes fondateurs, qu’elle préfère peindre ou sculpter une fois pour toutes sur les murs de ses édifices prestigieux, à l’image de la prairie du Grütli ornant la salle du Conseil national ou des Trois Suisses accueillant le visiteur au Palais fédéral.

Le travail mémoriel ne s’arrête pourtant pas à la mythification figée d’un personnage dont on limerait tout relief diachronique. Que nous dit aujourd’hui l’histoire du Major Davel ? Qu’il était « un officier héroïque et un chrétien très pieux, conspuant la décadence des mœurs de l’époque », comme l’écrivait mon contradicteur Félicien Monnier dans une tribune publiée dans 24 heures ? Certes oui, mais c’est un peu court et c’est surtout d’une pauvreté navrante, car son enseignement universel est ailleurs.

Le Major Davel a mis à la sauce vaudoise la résistance morale d’Antigone face à Créon, éclairé d’un jour nouveau la tension entre le bien et le juste, incarné le sursaut des opprimés face aux oppresseurs. Il a personnifié à sa manière, en homme de son temps et de son rang, le renversement d’un ordre établi marqué par une injustice devenue insupportable mais supportée encore par beaucoup. Il « fut appelé rebelle, parce qu’il secouait la veulerie qu’ils [n.b. les bourgeois] confondaient avec le bonheur » et « fut appelé criminel, parce qu’il avait voulu qu’un mieux sensible marquât la condition des hommes en ce pays » (toujours C.F. Landry). Et cette pour cette raison que le Major Davel doit « être sans cesse être réhabilité », comme l’écrit l’historien Antonin Scherrer. D’un point de vue strictement judiciaire, sa condamnation à mort n’a jamais été révoquée de quelque façon que ce soit par les autorités. C’était ce qui avait conduit un groupe de députés interpartis à tenter, avant le tournant du 21ème siècle, d’obtenir sa réhabilitation en plaidant pour une révision judiciaire de son procès. L’association d’étudiants Zofingue en avait d’ailleurs fait de même à la même période.

Mais au-delà de la stricte question judiciaire, l’essentiel est que l’acte de protestation du Major en a fait un personnage atemporel, qui pose pour chaque époque et pour chaque société un questionnement presque existentiel : quelle subversion pour défier la domination ? quel mouvement pour contrer l’inertie ? quelle morale pour changer la loi ? Après avoir sombré dans l’opprobre savamment orchestrée par ceux qui avaient eu sa tête, il a été élevé au rang de héros vaudois grâce notamment à Juste Olivier qui a façonné un nouveau récit de son action après relecture de documents d’archives au milieu du 19ème siècle. D’abord sceptique, Frédéric-César De la Harpe a également contribué à laver sa mémoire. Les historiens n’ont cessé depuis de (re)découvrir la richesse du potentiel narratif de son acte. « Dis-moi ce que tu penses du Major et je te dirai qui tu es », pourrait-on conclure aujourd’hui, trois cents ans plus tard.

Aux dernières nouvelles, la commission parlementaire ayant traité la motion n’est majoritairement pas favorable à son adoption par le plénum. Celui-ci en débattra en automne. L’idée d’une loi formelle de réhabilitation du Major a été manifestement considérée comme trop iconoclaste. On comprend à la lecture du rapport de commission que le Conseil d’Etat a brandi le risque d’un précédent pouvant donner lieu à de nombreuses autres demandes de réhabilitation : « révision de l’esclavage, réhabilitation des sorcières, désobéissance civile, etc. ». Dans la bouche de la présidente d’alors du Conseil d’Etat Nuria Gorrite lors des débats en commission, « au fond, si on réhabilite aujourd’hui le Major Davel – qui s’est opposé à l’époque aux autorités au nom du principe de la liberté qu’il estimait juste – (…) [cela concernera] d’autres mouvements [qui] s’opposent à l’autorité, aux institutions et aux lois, au nom d’un principe ».

Le Major a décidément une capacité hors normes à questionner l’ordre établi à travers les âges. Pour rendre hommage à cet héritage et pour fêter le trois-centième anniversaire de sa mort, cela mérite bien un débat parlementaire et un acte de réhabilitation officielle, quelle qu’en soit la forme.

Raphaël Mahaim
Ancien député (2007-2021), désormais conseiller national (Les Verts)
Avocat

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